Chapitre 7 : Notre mariage
Ayant atteint 25 ou 26 ans l’avenir me taraudait, que vais-je faire de ma vie ? Concours de circonstances ? La providence ?
Je vais maintenant tenter de l’expliquer étapes par étapes. J’ai toujours aimé faire plaisir, rendre service avec des objets que l’on qualifierait aujourd’hui de jetables.
Pourquoi donc jeter quelque chose qui peut servir à quelqu’un ?
A l’époque nous achetions des gâteaux et de bonbons en vrac qui nous étaient livrés dans des boites métallique de 5 litres environ de contenance. La marchandise vendue, je conservais ces boites et les stockais au grenier. C’est ainsi que madame Violette de Pré Saint Martin est un jour rentrée du marché déçue, ce jour-là j’étais absent du magasin où elle s’est vu refuser une de ces fameuses boites. Elle les utilisait pour un stocker gâteaux et pâtisseries de sa fabrication. Les propos suivants n’ont été rapportés ‘ Le commis habituel, s’il avait été là, lui m’aurait trouvé une boite, il est gentil ce petit-là ‘.
Les mois passèrent, de temps en temps j’accompagnais monsieur Bassaler en tournée.
Si mes parents avaient besoin, j’achetais des poussins d’un jour à l’élevage Violette. Une autre fois, j’ai eu l’idée de demander à la jeune fille de la maison, dont je ne connaissais même pas le prénom, si je pouvais acheter des œufs pour couver ‘Ah je dois appeler ma mère, car elle ne vend pas d’œufs pour couver ‘La conversation engagée, elle m’expliquât leur travail pour la production de poussins, les couveuses et l’auto sexage. Puis Madame Violette de m’expliquer que l’on ne pouvait pas transporter des œufs pour couver. Le moindre choc pouvant casser le germe.
Elle me dire ‘ Puisque c’est vous, je vous en vendrais !! ‘
Ce qui fut dit, fut fait, quelques temps plus tard, elle s’était inquiétée de l’éclosion des poussins.
J’avais été agréablement surpris de la conscience professionnelle de cette famille et cet engagement honnête au travail.
Dans les années 52 –53 madame Violette, aurait dit à ses filles ‘J’en ferais bien mon petit gendre de celui-là ‘ sans penser à Marie-Odile en particulier. Elle avait trois filles, Marguerite, Marie-paule et Marie-Odile.
Le jour de la tournée, elle demandait si Bassaler était passé et de dire ‘Si c’est mon petit gendre, il ne faut pas le laisser partir sans rien lui acheter, il est si gentil, il faut lui faire plaisir ‘ Si seulement j’avais su tout cela, mais non rien !!
Plus tard Monsieur Bassaler passe en tournée avec l’apprenti, Mademoiselle Violette dit ‘Ah ! ce n’est pas le grand chef aujourd’hui ‘non-dit-il ‘ Le grand chef ne se déplace pas toujours ‘ commentaire de mademoiselle Violette ‘ En rentrant souhaite lui le bonjour de ma part et demande lui si ses poussins grandissent bien ‘
Quelques temps auparavant après avoir fait ma toilette, pour repartir le lundi matin, je me rends à l’étable ou ma mère trayait les vaches, c’était les rares moments où elle était disponible pour parler. Dans la conversation elle me demanda ‘Chez Violette, il n’y a pas de filles à marier ? ‘
Ce fut pour moi le déclic, pourquoi d’un seul coup tant d choses. Je me décide donc un soir à écrire à Mademoiselle Violette, mais ne connaissant pas son prénom, j’ai adressé le lette à Mademoiselle Geneviève Violette.
Mais au Prés Saint Martin, il n’y avait pas de Geneviève Violette, le facteur a déposé cette missive à madame Gilberte Violette, l’épouse de Jean-Marie, qui est allé demander à Marie-Odile que Gilberte voulait lui parler.
Gilberte lui dit qu’elle avait décachetait une lettre qui n’était pas pour elle. Et lui demanda ‘ Cette lettre ne serait pas toi ? ‘
En attendant de savoir s’il y allait avoir une suite, j’avais le cœur lourd de cette audace, et me répétais ‘ Cette fille est trop jolie pour moi et cela serait merveilleux ‘
Le jeudi suivant lorsque je prenais des commandes à vélo, rue de Couture à Bonneval, Monsieur Violette qui se rendait chez sa fille Marguerite au moulin de Couture m’interpella de la façon suivant ‘ En demandant la main de ma fille en mariage, c’est un engagement important qu’elle est ta motivation ‘
Et moi de lui répondre ‘Je pense monsieur Violette que tous deux ayant été élevés dans de même sentiments, nous pourrions faire un bon ménage de commerçants.
Puis les rencontres s’organisèrent de plus en plus fréquentes, quand après nous nous étions promis mariage. J’ai prévenu bien sur ma famille et mes patrons. C’est bien me dire les Bassaler, cette famille est très honorablement connue et estimée et cette jeune-fille est bien avenante. Tu sais bien que ceux qui te connaissent en beaucoup d’estime pour toi et nous avons toujours pensé à t’aider à t’installer à ton compte. Ils me proposèrent de nous vendre leur épicerie tenue par une sœur de Madame Bassaler à Bois-Colombes et même celle de Bonneval.
Elle participait aux travaux de la ferme de ses parents, à la fois agriculture et production de volailles ainsi que la commercialisation. Chaque samedi soir, la besogne de la préparation du marché de Chartres. Tuer et plumer toutes ces volailles, pour les présenter à la vente, Marie-Odile à 16 ou 17 ans assumait généreusement ce travail, dans un esprit familial, pour la plus grande satisfaction des clients. Ce fut encourageant et me remplit d’espoir que de pouvoir vivre à ses côtés.
Marie-Odile leur avait fait une très bonne impression et le fait d’avoir fait des études ménagères à l’Ecole Chrétienne de Mignéres fut un aspect non négligeable.
Cette formation allait lui servir jusque dans sa vie de commerçante, des clientes connaissant des difficultés dans l’organisation de leurs budgets familiaux. Puisqu’elle le mettait en pratique dans cette famille de huit enfants, il fallait gérer au plus juste les dépenses courantes.
Dans la vie, il n’y a pas de petites expériences
En 1957, nos deux familles se sont réunies pour nos fiançailles. C’était le deuxième dimanche d’octobre et notre mariage fut fixé pour le printemps de 1958. Nous avons rencontré monsieur le Curé. Il allait perdre une aide précieuse pour sa paroisse, il n’était pas pressé de célébrer ce mariage, que nous aurions avoir en avril, mais le curé s’est dit non disponible. Ma date fixée fut donc le 3 mai 1958.
C’est en avril, un mois avant notre mariage qu’est décédé le grand-père Charles Rousseau, le bon grand-père sage et si patient, à l’écoute affectueuse de ses petits-enfants. Notre grand-mère Léa n’assista pas à notre mariage en signe de deuil.
Garçon, je couchais à l’étage, à l’annexe au-dessus du magasin de vaisselle de mademoiselle Peigné. Quand la sirène hurla en pleine nuit, j’ai mis le nez à la fenêtre de ma chambre, il faisait très froid et il neigeait, c’était en avril. J’ai vite refermé la fenêtre, en pensant aux malheureux qui ont le feu chez eux par ce temps, cela ne doit pas être drôle.
C’est le lendemain matin, que j’ai appris que c’était la maison de mon fiancé qui avait brûlé. Les voisins se sont mobilisés pour sauver les meubles et la robe de mariée, que confectionnait ma future belle-mère. Heureusement qu’il y avait une dalle en béton au grenier qui limita les dégâts
Mes beaux-parents avaient acheté le presbytère pour eux, laissant leur ferme pour y loger un jeune ménage de leurs enfants. Ils avaient donc installé les couveuses au grenier du presbytère. Tout le toit de la maison s’effondra ainsi que le clocher de l’église, jouxtant leur propriété. On ne sut jamais l’origine de cet incendie.
Nous nous sommes mariés à l’église de Pré Saint Evrault à quelques kilomètres de là.
Le 5 mai nous avons repris notre travail chez Bassaler avec qui nous avions convenu que Marie-Odile travaillerait au magasin, pour sa formation en vue de reprendre l’affaire. Ils ajoutèrent 1000 francs sur ma feuille de salaire. Pour nous aider un peu, ainsi travail et formation étaient partagés.
Nous avons fait des démarches pour nous loger à Bonneval. Les propriétaires aisés du centre-ville dédaignaient louer à un commis épicier, ça ne gagne pas beaucoup. Alors nous avons trouvé 2 pièces, rue de Couture dans un chalet, un logement pour malheureux, selon les dires de l’époque. Les jugements et les cancans ont la vie dure ‘ T’as vu le commis à Bassaler ou il loge !! ‘
Marie-Odile n’avait que 20 ans, ce fut pour elle un pas difficile dans ce changement de vie, pour se préparer à des telles responsabilités. Peu de temps après notre mariage, Pascal s’est annoncé. Il est né le 25 mars 1959. Nous n’avions pas de voiture et Bassaler ne nous avait pas proposé d’amener Marie-Odile avec 203 Peugeot, pour aller à la maternité.
C’est un voisin du magasin monsieur Augustin, un homme généreux qui conduisit Marie-Odile à la maternité de Châteaudun.
Les Bassaler avaient adopté une petite fille de 2 ans et demie qui se prénommaient Sylvie. Monsieur Bassaler n’était pas enclin à l’adoption, son épouse avait fait au préalable des démarches à l’orphelinat de Chartres. Un dimanche on présenta Sylvie au couple, leur permettant même de faire une promenade dans la ville de Chartres, monsieur Bassaler ne put résister à cet enfant et déclara à sa femme qu’il devrait l’emmenait tout de suite, ce qui fut fait.
Le lundi madame Bassaler m’invita pour me présenter Sylvie qui été installée dans leur chambre. La petite s’était arrachée les cheveux de chagrin d’avoir été séparé de sa nourrice.
L’adoption fut difficile au début, pour les parents. Un enfant n’est pas un petit animal faisant parfois des caprices. Un jour madame Bassaler désespérée, se confia à moi ‘ André nous allons rendre Sylvie ‘et moi de répondre ‘ Ah non madame Bassaler vous ne pouvez pas faire une chose pareille ‘
Un jour madame Bassaler avait du se rendre à Paris, j’avais la responsabilité de l’entreprise. Il y avait une femme de ménage pour s’occuper de Sylvie mais elle ne venait pas l’après-midi. Une assistante sociale s’est présentée au magasin et demanda à voir Sylvie. Je l’ai reçu dans la salle à manger, nous nous assîmes autour de la table, j’avais placé l’enfant à côté de moi. Elle voulait avoir le suivi de cet engagement, colle je taquinais Sylvie, elle me donna une gifle, ‘ Voyez monsieur ‘ dit l’assistance sociale ‘ Ce geste est une marque de confiance et suis heureux que vous soyez là ‘
J’ai eu à cette époque des sentiments très confus sur l’adoption. C’est vrai que les Basssaler avaient fait un long chemin seuls souffrant aussi de la séparation de la guerre. Monsieur Bassaler avait été emprisonné à Fresnes. Je suis resté sur assez floue, en pensant que l’amour de la chair est plus facile à traduire à ses propres enfants, qu’à ceux qui ont été adoptés.
Mais ne dit-on pas "Qui aime bien châtie bien"
Notre avenir semblait désormais tout tracé : enfin une éclaircie dans notre ciel de tout jeune homme. Notre famille avait appris avec fierté que l'instituteur de Saumeray jugeait que Geneviève, ma sœur, la plus jeune d'entre nous, présentait les aptitudes requises pour entrer au collège. Il disait d’elle; à l'immense satisfaction de nous tous, qu'elle pouvait prétendre suivre des études jusqu'au Baccalauréat. Elle rêvait d'ailleurs, depuis son plus jeune âge, de devenir enseignante. Cela supposait qu'elle fût pensionnaire au Lycée Marcel Proust, à Illiers distant d'une quinzaine de kilomètres de notre maison. En ces années-là, les enfants passaient leurs vacances aux champs ou sur la ferme à aider nos parents dans la mesure de leurs possibilités. Bien entendu, il n'était pas question de "partir en vacances". Personne n'en rêvait.
Quels meilleurs moments que ceux partagés, dans la chaleur du foyer familial ? Geneviève ne concevait pas de quitter son havre de bonheur et de paix. Il le fallut bien, pourtant. Et rien n'est plus angoissant que de devoir quitter, si jeune, ceux que l'on aime, en qui on a tellement confiance, pour un inconnu urbain, où il va falloir côtoyer à longueur de journée filles et garçons de 10 à 18 ans...Elle devint vite "l'amuseur public" d'une foule de grands qui, le soir, avant d'aller rejoindre les dortoirs, se plaisaient à lui faire chanter le répertoire de notre frère Claude, de dix ans son aîné. Bien des rires, et pas des plus tendres, ont fusé lorsqu'ils auditionnaient son accent très marqué de petite paysanne roulant fortement les "R". Le Directeur de l'établissement fut bien ennuyé de constater que Geneviève refusait toute nourriture. Père de huit enfants, bon et attentionné, il l'interrogea, n'en tira que des larmes. Un jour où elle assistait à une séance de catéchisme, hors des murs du lycée, elle se positionna en queue de rang, loin de la surveillante qui se trouvait en tête et, au premier virage, s'enfuit. Elle se réfugia chez un ami de nos parents qui venait à la ferme presser les pommes, le suppliant d'alerter sa mère.
C'est, en fait, le Directeur du lycée qui est venu la récupérer. Il devenait urgent de trouver une solution. Mes parents me contactèrent et me demandèrent si Geneviève pouvait être acceptée au Collège de Bonneval, ville où je travaillais. La Directrice de ce collège, également cliente à l'épicerie accepta de la prendre comme "Interne Externée". Après la dernière heure d'étude du soir au Collège, elle rentrait dormir dans notre petit appartement de deux pièces, rue de Couture. Nous souhaitions de tout cœur la voir s'élever dans la vie. Nous eûmes la joie de fêter sa Communion Solennelle dans notre petit logement de Bonneval. Une photo, témoignage de ces jours heureux, sera jointe en annexe. Nous ne pouvions imaginer à ce moment-là que des évènements terribles allaient bouleverser notre vie à tout jamais.
Depuis onze années déjà, le bon Docteur Monier, très âgé, soignait Papa à l'aide d'une poudre qui, diluée, ressemblait à du plâtre pour le soulager de ses maux d'estomac. Ses douleurs l'obligeaient parfois à quitter la table. Lorsqu'il sortait, la salive coulait de sa bouche comme d'une fontaine. Mais on ne confiait ses souffrances à personne. "Marche ou crève" était la devise en ces temps difficiles.
Un soir, Maman qui sortait exceptionnellement, rentra tard d'une excursion ou d'un pèlerinage. Papa était couché et se leva pour lui ouvrir la porte. Elle découvrit alors, avec stupeur, que le bas des jambes de Papa était terriblement enflé, ce qui est, généralement mauvais signe. Très tourmentée, Maman convainquit Papa d'aller consulter le jeune remplaçant du Docteur Monier, à Illiers. Il exigea que des examens poussés soient réalisés à l'hôpital. Le diagnostic tomba : cancer, un mot qui, en 1960 ressemblait à une condamnation. Un chirurgien intervint, cherchant ce qu'il était possible de faire mais, devant l'étendue des dégâts, il referma la plaie abdominale, constatant que les métastases avaient envahi le corps entier. Trop tard !
La famille venait rendre visite à Papa, à la maison, le dimanche. Certains apportèrent du Viandox à l'odeur appétissante de bouillon. "Ah ! Ça sent bien bon... Ça va me faire du bien" fut la réflexion encourageante de mon père qui, hélas, se rendit compte qu'il était incapable d'en avaler la moindre goutte et fit ce constat, ô combien dur pour nous :"Je vais mourir de faim." Durant l'été, la famille se nourrit, comme le faisait notre père, de fromage blanc et de soupe au tapioca. Une décision fut prise par nos parents. Ils se rendraient tous deux en pèlerinage à Lourdes, y cherchant une lueur d'espérance dans leurs souffrances. Avant de partir, Maman avait fait constater à ma sœur Geneviève qu'elle avait une grosseur importante au côté droit. Elle lui avait alors annoncé qu'elle ne se ferait pas soigner, voulant partager le sort de son mari qu'elle aimait plus que tout.
A leur retour de Lourdes, Papa parlait beaucoup de ces pauvres gens bien plus gravement atteints que lui, vivant allongés, tels des légumes. Il disait avoir beaucoup de chance dans ses malheurs.
Un après-midi ensoleillé, il demanda à sa fille de venir à son chevet, disant : "Tu es bien jeune mais je sais que tu me parleras franchement. Personne ne me dit rien. Je sais que je vais mourir d'un cancer. Dis-moi la vérité ma fille", ce qu'elle fit. Il lui donna beaucoup de recommandations et refusa toute larme.
La maladie, parfois, l'étouffait. Il levait les bras au ciel, demandant un soulagement. Maman demandait alors à tous ses enfants présents de s'agenouiller autour de son lit et une prière en commun s'élevait. Papa, à plusieurs reprises, a demandé instamment à ses enfants de prier souvent la Vierge Marie, et de ne jamais oublier de s'adresser au Bon Dieu. Voyant à quel point notre mère était fatiguée, il lui fit un jour cette réflexion : "Avec toi, je suis bien soigné. Mais toi, ma pauvre malheureuse, qui te soignera avec autant d'attention ?"
Le Docteur Mary venait souvent pour soulager Papa à l'aide de piqûres de morphine. Sachant que la nuit à venir serait insupportable pour mon père sur le plan physique, il montra à Claude comment faire une piqûre, lui annonçant qu'elle serait vraisemblablement la dernière. Au faîte de sa souffrance, Papa appela Claude qui tremblait, pleurait. Papa lui dit alors : "Quand on a ton âge, on n'a pas peur de faire une piqûre à son père pour le soulager". Il s'est éteint le 15 septembre 1961 à 58 ans.
Evoquant son anniversaire, il me revient en mémoire une tradition liée à ce jour particulier des diverses naissances. Nous allions au jardin, cueillir quelques fleurs et nous les offrions avec ces mots :
"Voilà ce bouquet, qui n'est ni beau ni bien fait.
Il n'y manque qu'une fleur,
C'est celle de ton cœur.
Quand il sera dans ta main
Il ne manquera plus rien."
L'éloignement précoce de ma famille m'a pesé. Chez nos patrons, où nous étions nourris, mes collègues et moi vivions en commun. Pour ma part, j'ai peu à peu abandonné cette coutume car j'ai pris conscience que cette attention, pour délicate qu'elle fût, privait ceux que j'aimais de mon entière disponibilité à leur égard. Or, tous mes proches savent que je pressens et partage leurs moindres joies comme leurs moindres douleurs. Il en sera ainsi aussi longtemps que Dieu me prêtera vie et chacun en est assuré.
La santé de notre mère déclinait de façon inquiétante. Le chagrin d'avoir perdu son compagnon la minait. Il fallut donc user de patience et d'insistance pour la convaincre de rencontrer le médecin de famille. Trop consciente des difficultés financières, elle ne voulait pas les aggraver par des dépenses qu'elle considérait inutiles. Mon frère Claude l'aidait au travail de la ferme. Pour parfaire l'équilibre financier de la famille, il prit une occupation supplémentaire rémunérée à la Coopérative du Dunois à Dangeau.
Naquit alors Marie-Noëlle, ma fille, deuxième enfant de notre foyer. J'allai annoncer la nouvelle à notre mère, chez elle. Elle était très malade et d'une maigreur excessive. Hospitalisée à Chartres, au début 1963, elle fut opérée d'un cancer d'un rein. Hélas, nous apprîmes que l'autre rein était également atteint et aucune greffe de cet organe n'avait alors été tentée. Autant que nous le pouvions nous lui cachions la gravité de sa maladie. Un jour de verglas, elle était tombée sur le seuil de la maison et souffrait du coccyx depuis lors. Elle attribuait donc son mal à cet accident. Lorsqu'il nous fut demandé de la sortir de l'hôpital, nous l'accueillîmes chez nous, à Bonneval.
Pendant l'hiver, nous y recevions également sa mère, ma grand-mère Léa. Les rapports entre les deux femmes n'étaient pas toujours des meilleurs, ce dont nous souffrions. Mon frère Roland était, à ce moment, apprenti, nourri, logé chez nous. Pour que chacun de mes frères et sœur puisse partager les derniers jours de vie de notre mère, nous avions installé des matelas par terre. La vie, malgré tout, devait bien continuer. Les clients continuaient à affluer au magasin pendant que je faisais les tournées de village en village. Je me rappelle ces journées comme particulièrement douloureuses pour tout le monde. J'avais demandé à Geneviève Gâtineau de venir rendre visite à notre mère. Elles échangeaient la profondeur de leurs sentiments religieux ce qui apaisait moralement Maman.
Elle expira le matin du 21 avril 1963 alors qu'un défilé anglais faisait entendre sa fanfare dans notre rue de Bonneval en l'honneur de l'anniversaire de la Reine d'Angleterre.
Dix-huit mois après le décès de notre père, elle rejoignait donc son mari qu'elle avait tant chéri. Nous, leurs enfants, nous sentions accablés. La pauvreté se doublait de tous ces malheurs comme si l'une ne pouvait qu'occasionner les autres de façon inévitable.